Diplômée en juin dernier du CSO Paris, Emma Chesneau a choisi un format inédit pour traiter d’un sujet important : une bande dessinée sur les violences conjugales et le rôle de l’ostéopathe dans l’accompagnement des victimes. Elle revient sur ce projet de quatre ans.
Qu’est-ce qui t’a donné envie de créer cette bande dessinée ?
E.C: En 3e année, je tenais des stands dans des marchés militants pour vendre mes illustrations. J’y ai rencontré des personnes inspirantes, et un jour quelqu’un m’a lancé : “Vous devriez faire une bande dessinée !”
Au même moment, je cherchais comment rendre mon sujet de mémoire accessible. On sait bien qu’un mémoire a peu de chances d’être lu en dehors de l’école. Cette phrase a fait tilt : j’avais trouvé comment raconter le travail de la MIPROF (Mission Interministérielle contre les violences faites aux femmes), celui des ostéopathes spécialisés, l’attestation, le livret… tout !
Pourquoi avoir choisi le sujet des violences conjugales ?
Ce sujet permet de déconstruire l’image clichée de l’agression par un inconnu dans une ruelle sombre. La réalité est différente : selon le rapport 2024 de la MIPROF, 54 % des violences sexuelles sont commises par une personne connue de la victime, et 25 % par un(e) (ex-)conjoint(e).
Qu’est-ce qui te semblait important de montrer en priorité ?
Je voulais vulgariser et mettre en avant les ressources, outils et formations essentiels pour mieux accompagner une victime de violence. L’approche sécurisante de l’ostéopathe, qui place le consentement au centre de la prise en soin, était pour moi le message central à transmettre.
Comment as-tu trouvé l’équilibre entre réalisme et respect des victimes ?
L’histoire suit l’évolution du personnage principal à travers des récits de proches ou de patientes, malheureusement fréquents. L’objectif : que chacun·e puisse s’identifier, que ce soit en tant que soignant·e, aidant·e ou victime.
Quelle a été ta méthodologie ?
J’ai d’abord réalisé ma revue de littérature, qui a servi de fondation à la BD. Mes directrices de mémoire, Glenn Saliba et Anissa Allek, m’ont beaucoup aidée à la relecture : Glenn sur les attentes réglementaires de l’école, Anissa sur le contenu, en lien avec sa formation sur les violences faites aux femmes.
Pour le dessin, je me suis inspirée d’illustratrices rencontrées lors de marchés militants, ainsi que du guide pédagogique de la BDnF (disponible sur le site de la BNF). J’ai suivi chaque étape : trame de l’histoire, galerie des personnages, mise en page, et storyboard.
Qu’est-ce qui t’a le plus marquée dans tes recherches ?
Il a fallu attendre la 365e page du livre “Le corps n’oublie rien” de Bessel Van der Kolk, après une centaine d’articles épluchés, pour lire enfin le mot “ostéopathie” associé à la guérison du traumatisme. En dehors des ostéopathes eux-mêmes, aucune étude ne nommait clairement notre profession dans le parcours de soin. Lire ces mots m’a procuré un vrai soulagement, comme une légitimité confirmée : moi aussi, j’en fais partie, et je peux aider.
En quoi ta formation en ostéopathie a influencé ton regard sur ces violences ?
Notre cursus n’aborde pas spécifiquement ce sujet, même si la notion de consentement y est parfois évoquée. C’est surtout en clinique, auprès de patientes victimes de violences, que j’ai appris. La chance de l’ostéopathie, c’est de disposer de 45 minutes à 1 heure de consultation : la clé d’une prise en soin respectueuse du rythme d’un·e patient·e traumatisé·e.
Penses-tu que les soignants sont suffisamment formés pour repérer ces signaux ?
Absolument pas. Certaines filières comme la médecine ont des formations dédiées, mais dans les faits, peu de professionnel·le·s pratiquent le questionnement systématique pourtant recommandé par la HAS. C’est ce que je dénonce à travers cette BD : j’aspire à ce qu’une formation spécifique soit inscrite dans nos décrets de formation initiale.
Quel message souhaites-tu faire passer aux personnes concernées ?
Qu’un autre avenir est possible, et qu’il ne faut pas rester seul·e. Patient·e ou soignant·e, il faut s’entourer, parler, et se former. Le récit de nos patient·e·s est parfois lourd à porter, il est important de pouvoir s’en décharger. Et le combat est loin d’être terminé : il faut continuer à faire entendre les voix de celles qui ne sont plus là.
Selon toi, qu’est-ce qui manque encore aujourd’hui dans l’accompagnement des victimes ?
Au-delà d’être entendues, elles méritent d’être crues et suivies de manière inconditionnelle.
La députée Gabrielle Cathala porte un projet de loi pour un parcours de soin adapté aux conséquences du psychotraumatisme, pris en charge à 100 % par la Sécurité Sociale, reprenant une recommandation de la CIIVISE restée sans suite pendant quatre ans.
Les études sont claires : les conséquences des violences sur la santé sont pourtant bien documentées : risques cardio-vasculaires élevés, maladies auto-immunes, douleurs musculo-squelettiques chroniques… Alors que seulement 2 % des auteurs de violences sont condamnés parmi les 10 % de victimes qui portent plainte, 100 % des victimes, elles, en portent les conséquences à vie.
À qui s’adresse ta BD en priorité ? Quel impact aimerais-tu qu’elle ait ?
À toute personne qui souhaite en apprendre plus sur un sujet parfois tabou. J’ai voulu que sa lecture reste fluide et “légère” malgré le sujet. J’aimerais qu’elle provoque, interpelle, et donne envie de changer les choses, y compris à nos directions d’écoles et nos syndicats, pour qu’on intègre enfin cette formation dans nos cursus.
As-tu déjà eu des retours ?
Beaucoup de camarades de classe m’ont remerciée et attendent la publication avec impatience. Mais ce qui m’a le plus touchée, ce sont les retours de mon jury : “ce mémoire est un acte de soin en lui-même“, “ce mémoire est d’utilité publique“. Ma famille et moi en avons été très émues.
Combien de temps a pris la réalisation de ce projet ?
Entre la maturation du sujet et le rendu final, entre 3 et 4 ans.
En 2ème année, j’ai intégré la FédEO (Fédération des Étudiant·e·s en Ostéopathie) comme Vice-Présidente Innovation Sociale, et j’ai représenté la fédération au sein du groupe de travail de la MIPROF. C’est là que j’ai rencontré Anissa Allek, ma future co-directrice de mémoire.
En novembre 2022, le Livret pédagogique et l’attestation professionnelle dédiée aux ostéopathes ont été publiés au Ministère de la Santé, un tournant pour la prise en charge ostéopathique des victimes de violences. J’étais présente ce jour-là. Le matin au ministère, l’après-midi à l’école, comme si de rien n’était : personne ne savait où j’étais, personne n’a remarqué mon absence. C’est bien tout le problème : malgré la communication, ces documents restent largement méconnus, et nous ne sommes pas formé·e·s à les utiliser.
C’est ce constat qui, en 3ème année, m’a donné envie de raconter cette histoire en BD. J’ai alors intégré le collectif GréMIC, où plusieurs personnes m’ont soutenue et encouragée. Nous voici en juillet 2026 : quatre ans ont passé.
Qu’as-tu appris sur toi-même en réalisant ce projet ?
J’ai encore du mal à répondre, car j’ai l’impression d’être encore dedans : tant que la BD n’est pas publiée, et tant que la formation n’existe pas, rien n’est terminé pour moi. Je considère ce travail comme un échafaudage vers l’évolution de notre profession. Ce que j’en retiens pour l’instant : la patience et la persévérance, et la chance d’avoir été très bien accompagnée, notamment par l’équipe du GréMIC, mes amies de l’école et ma famille.
As-tu envie de continuer à traiter des sujets sociaux à travers la BD ?
Pour l’instant, mon énergie reste concentrée sur ce projet. Je me suis lancée parce que je ressentais le besoin de rendre ces informations accessibles au plus grand nombre. À la base, je fais plutôt des illustrations sur des médiums traditionnels : la bande dessinée et le numérique m’ont vraiment fait sortir de ma zone de confort. Une expérience qui pourrait bien se répéter à l’avenir.
As-tu d’autres projets à venir ?
Peut-être une partie 2 ! Ma BD ne fait qu’une cinquantaine de pages, et la date de rendu du mémoire a limité l’histoire que je pouvais raconter, je n’ai par exemple pas abordé le cas où les violences sont encore en cours, ni la marche à suivre détaillée. Je poursuis aujourd’hui ma formation sur le sujet (DU à Paris 8, formation post-graduée). Pour moi, ce travail est une introduction que j’aimerais approfondir.
À travers “Les maux d’un corps qu’on ne sait pas lire”, Emma Chesneau signe un mémoire hors du commun, salué par son jury, et porte une conviction qu’elle espère voir infuser dans la formation initiale des ostéopathes : mieux accompagner les victimes de violences passe d’abord par mieux les reconnaître et les entendre. Un travail qu’elle poursuit aujourd’hui, entre publication de la BD et formations complémentaires.
